Exclusif : Interview d’Antoine Flahault

 

Propos recueillis par Justine LE LEZ, décembre 2015

Antoine Flahault est docteur en médecine, ancien interne des hôpitaux de Paris, PU-PH, épidémiologiste et possède un doctorat en biomathématiques. PhotoAF2014Il est professeur de santé publique à l’Université Paris-Descartes et à l’Université de Genève, Co-Directeur du Centre Virchow-Villermé Paris-Berlin, Directeur de l’Institut de santé globale à Genève, et co-directeur de l’Alliance Académique Européenne pour la Santé Globale (EAGHA). Il a été président de l’Agence Européenne d’Accréditation des Formations en Santé Publique. Nous le connaissons également comme ancien directeur de notre école, l’EHESP, et comme fondateur du Master of Public Health.

Le MOOC dont nous parlons dans l’interview sera bientôt disponible sur la plateforme iversity sous le nom de “Climate change and health”

 

Pr Flahault, tout d’abord merci beaucoup d’avoir accepté de collaborer à notre premier numéro 2016 de la newsletter. La COP21 s’est achevée en décembre dernier, que pensez-vous des décisions prises au cours de cette conférence mondiale ?

Tout le monde a reconnu que c’était une urgence absolue de prendre des décisions qui aient un impact majeur pour freiner le dérèglement climatique. Ces décisions ont été prises avec un certain courage et sans trop de compromissions. Elles ont même été sur certains aspects plus loin que les plus optimistes d’entre nous l’espéraient, puisqu’on réclamaient initialement un engagement ferme de réduction des émissions de gaz à effet de serre permettant de maintenir l’augmentation de la température moyenne du globe au dessous de 2 degrés, et c’est le seuil de 1,5 degrés qui a été finalement retenu dans l’accord, en grande partie parce que plusieurs états ayant leur territoire situé juste au niveau de la mer allaient être submergés au sens littéral du terme, si l’accord avait accepté un réchauffement de 2 degrés. Maintenant, il y a moins de cinq ans à dater d’aujourd’hui pour mettre en œuvre cet accord, cinq années qui vont être cruciales pour vérifier que cette conférence n’était pas l’expression de vœux pieux, mais bien un engagement courageux, sans doute parfois douloureux, mais totalement nécessaire.

Pouvez-vous nous expliquer en quoi le changement climatique peut avoir un impact sur la santé, notamment sur la survenue d’épidémies, puisque c’est là un de vos domaines de prédilection ?

Il serait trop long d’expliquer ici tous les impacts sur la santé liés aux dérèglements climatiques, et je vous réfère à ce sujet au rapport de la Commission du Lancet, Health and Climate Change, publié en juin 2015. La conférence que j’ai donnée le 11 décembre dernier lors de l’événement organisé par le Centre Virchow-Villermé à la COP21 à Paris-Le Bourget tentait d’expliquer en quoi l’oscillation climatique El Niño/La Niña, dans le Sud Pacifique, océan qui représente la plus grande masse d’eau de la planète, avait un impact majeur sur l’ensemble de la climatologie mondiale, influençant les précipitations et les températures de nombreuses régions du globe, et ainsi le cours des maladies vectorielles (transmises par des insectes) et même non vectorielles (comme la grippe ou les gastro-entérites). Or, selon les climatologues, ces phénomènes El Niño et La Niña seront probablement de plus en plus fréquents et de plus en plus intenses avec le dérèglement climatique. Ainsi, le dérèglement climatique, en accentuant ces oscillations climatiques, pourrait être l’un des déterminants des émergences épidémiques de maladies transmissibles dont on sait par ailleurs qu’elles sont de plus en plus fréquentes depuis un demi-siècle.

De façon concrète, comment les chercheurs arrivent-ils à faire le lien entre les phénomènes climatiques et les épidémies comme ce fut le cas entre 1990 et 2000 avec la fièvre de la vallée du Rift au Kenya et l’oscillation climatique « El Niño » ?

Les images produites par les satellites de la NASA en particulier de la Corne d’Afrique, ont permis de constater que lorsque des anomalies de la couverture végétale plus humide que la normale étaient observées pendant plus de trois mois consécutifs en période El Nino, alors la probabilité de voir émerger une épidémie de Fièvre de la Vallée du Rift au Kenya était très élevée. Ce sont des résultats très importants, parce qu’ils peuvent permettre à terme d’intervenir de manière préventive dans des régions du monde où les infrastructures sanitaires (et donc de veille sanitaire) sont particulièrement défaillantes. On a eu tendance, jusqu’à présent, à courir derrière les urgences sanitaires et les catastrophes humanitaires plutôt qu’à les prévenir. Il reste à savoir si l’on saura mettre à profit ces connaissances, acquises, comme vous le dites, depuis la fin des années 90, au cours de l’épisode El Nino particulièrement intense que nous vivons actuellement (fin décembre 2015).

Comment réussir à sensibiliser la classe politique à ce phénomène d’ampleur ?

La classe politique est, comme nous tous d’ailleurs, beaucoup plus sensible aux états d’urgence et aux réglements des problèmes lorsqu’ils se présentent, plutôt qu’aux discours sur la prévention. Il faut investir davantage dans les observations épidémiologiques et les modèles de prévisions, afin de renforcer la crédibilité du discours des experts et mieux convaincre l’opinion publique et la classe politique du bien fondé d’une prévention efficiente.

Au sein du centre Virchow-Villermé Paris-Berlin, un de vos objectifs est également de sensibiliser la population aux effets du changement climatique sur la santé. Pouvez-vous nous expliquer comment vous procédez ?

Nous travaillons dans une très grande interdisciplinarité au Centre Virchow-Villermé. Ce n’est pas une approche nouvelle en santé publique : l’EHESP sait aussi réunir des compétences qui viennent de différentes disciplines pour réfléchir à des problèmes complexes. Nous avons donc réuni des spécialistes des sciences de l’information et de la communication, des historiens (notamment de l’EHESP), des épidémiologistes et des matheux, des démographes, des infectiologues, des sociologues, des politistes, de France et d’Allemagne, pour tenter de mieux organiser l’information et mieux comprendre les déterminants de la mobilisation des citoyens à ces questions qui resteront, comme nous l’avons dit plus haut, encore d’actualité pour de nombreuses années.

Le centre Virchow-Villermé travaille actuellement sur des MOOC (massive online open courses) sur le changement climatique et la santé. Que pouvez-vous nous dire sur ce projet ? A qui seront destinées ces vidéos ?

Les MOOC ne sont pas seulement « des vidéos » ! C’est avant tout la mise en œuvre d’une pédagogie innovante qui se met au service de ceux qui souhaitent parfaire leurs connaissances et acquérir des compétences dans les différents domaines de l’éducation. La santé publique est un domaine de prédilection pour les MOOC, parce qu’ils sont d’accès gratuit, pour des publics massifs, et adaptés à tous types de professionnels. L’EHESP a lancé en 2015 un MOOC sur les fondamentaux de santé publique qui a rencontré un très grand succès et je me réjouis de voir cette évolution prise par l’école, sans retard par rapport à ses concurrentes européennes. Le Centre Virchow-Villermé s’est engagé très en amont sur cette voie, depuis plus de deux ans et vient de remporter un appel d’offre très compétitif financé par les investissements d’avenir dans le domaine. Concernant le changement climatique, nous avons pu, grâce à la présence du professeur Rainer Sauerborn de l’Université de Heidelberg, nous lancer dans la production de trois MOOC qui seront hébergés sur des plateformes allemande (Iversity) et française (FUN) qui diffusés avant la fin 2016. Il faut savoir qu’en deux ans, le Centre Virchow-Villermé est devenu le premier producteur européen de MOOC en santé publique et tient désormais le second rang mondial en termes de nombre de MOOC produits (après l’école de santé publique Johns Hopkins Bloomberg, de Baltimore).

En tant que futurs professionnels de santé publique, quels conseils pourriez-vous nous donner ?

Mon conseil est de poursuivre votre formation tout au long de votre vie et de manière la plus transdisciplinaire et globale possible. Transdisciplinaire, cela signifie bien sûr en interaction avec les autres disciplines académiques, mais aussi en interaction avec les autres secteurs d’activités de la société, et pas seulement du monde académique de la santé, parce que les problèmes sont devenus trop complexes pour être résolus par une seule discipline émanant d’un seul secteur. Trop longtemps en effet, les « silos » qui ont servi à former la plupart des scientifiques, n’ont pas permis de favoriser l’ouverture d’esprit et la compétence, par exemple des épidémiologistes, pour comprendre les cartes de la couverture végétale en Afrique produites par les satellites de la NASA ou de l’ESA. Une formation de dimension globale enfin, parce que les problèmes de santé, pour la plupart, ignorent les frontières, les langues et les cultures : qu’il s’agisse de virus ou de bactéries, mais aussi de tabac, d’obésité, ou des conséquences du changement climatique pour la santé ou d’environnement au sens plus large encore.

La COP21 s’est achevée, les deux rapports du Lancet sont sortis l’an dernier : après 2015, quelles perspectives dans la lutte contre le changement climatique et ses effets sur la santé ?

 Les chercheurs devront désormais chercher à évaluer les conséquences sur la santé non pas du seul changement climatique, mais d’une façon plus large encore, ils devront prendre en compte les autres déterminants de la santé, environnementaux, sociaux, médicaux et politiques. L’exemple des maladies émergentes est éloquent à ce sujet. Certes, nous l’avons vu et rappelé, les dérèglements climatiques peuvent jouer un rôle important dans la survenue d’épidémies, mais la déforestation, l’accroissement démographique, la globalisation des échanges, les migrations des populations, la disponibilité et l’accès équitable aux services de santé et aux vaccins, l’éducation et les revenus jouent un rôle qu’il convient de mesurer et de comprendre pour mieux guider les efforts de lutte et de contrôle contre ces maladies.

 En 2008, l’EHESP lançait le Master of Public Health, master de santé publique entièrement en anglais, sous votre impulsion. D’où vous est venue cette idée?

Ce n’était pas une idée très originale : toutes les grandes écoles de santé publique dans le monde avaient, comme produit phare de leur offre de formation, un master de santé publique ! L’école des Hautes Etudes en Santé Publique passant sous statut universitaire se devait donc de créer cet enseignement de base. Et parce que l’offre en langue française était déjà bien saturée en France en 2008, grâce au déploiement de nombreux masters de santé publique par les différentes universités, pour éviter des concurrences inutiles au sein de notre milieu académique, nous avons décidé de proposer le premier master de santé publique issu d’un établissement universitaire francophone réalisé entièrement en langue anglaise. Le succès de cette initiative a été au rendez-vous et a montré qu’il existait un vrai besoin dans ce domaine : lorsque j’ai quitté l’école après cinq ans, nous recevions déjà plus de 500 candidatures venant de tous les pays du monde, pour une cinquantaine d’étudiants pris au master. Cela nous a permis de sélectionner les meilleurs candidats. Nous avions développé par ailleurs un système de bourses pour aider les candidats venant des pays les plus pauvres de la planète. Peut-on rêver de meilleurs ambassadeurs pour la santé publique française que ces excellents profils qui passent deux années de leur jeunesse dans notre pays pour ensuite repartir chez eux, gardant en mémoire toute leur vie cette expérience unique vécue à Paris et à Rennes avec les autres élèves et collaborateurs de l’Ecole ?

Quels conseils donneriez-vous aux étudiants du MPH ?

Je vous conseille de vouloir, le plus longtemps et le plus profondément possible, transformer le monde que vous construisez pour y préserver une meilleure santé accessible à tous !

Quel est l’avenir de la santé globale (Global Health) ?

La santé globale est, à mon sens, une discipline transgressive et militante : elle considère le monde comme un village sans frontières dans lequel la santé est un droit de l’homme fondamental ; et elle revendique l’inter-sectorialité comme son « ministère de tutelle ». Par exemple, nous plaidons pour que le « gouvernement » de l’OMS ne soit plus seulement l’actuelle Assemblée Mondiale de la Santé qui réunit chaque année à Genève, en mai, les ministres de la santé de tous les pays membres de l’organisation, mais une Assemblée Mondiale Interministérielle de la Santé, qui réunirait désormais des délégations interministérielles sous l’égide des premiers ministres des Etats membres.

 

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