Horizon: Faut-il interdire les cabines UV ?

By Malorie PARENT

Tandis que la question fait toujours débat en France, notamment suite à l’interpellation des pouvoirs publics en janvier dernier par le  Dr Claudine Blanchet-Bardon, dermatologue vénérologue, vice-présidente du SNDV (Syndicat national des dermatologues et vénérologues français), le Brésil et certains états d’Australie ont tranché en faveur de l’interdiction pure et simple des cabines de bronzage[1,2].

En effet, le lien entre surexposition aux Ultra-violets (UV) et cancers de la peau (carcinomes basocellulairescarcinomes épidermoïdes et mélanomes) est depuis longtemps démontré[3].  S’il existe bien sûr des facteurs génétiques de prédisposition, c’est néanmoins la dose cumulative d’UV qui reste le facteur de risque principal d’apparition de cette pathologie. Or nous ne sommes pas tous égaux devant ce risque, la dose cumulative pouvant induire une transformation maligne variant très sensiblement en fonction de 7 phototypes identifiés par l’OMS (cf Figure 1).

horizon article pic 1

                                Figure 1 : Caractéristiques des 7 phototypes tels que définis par l’OMS

Bien qu’ayant en soit une incidence encore faible comparé à d’autres cancers en France (environ 10 000 nouveaux cas par an)[4], le mélanome, mortel dans un tiers des cas, a vu son incidence en France doubler en 10 ans, en faisant le cancer en plus forte augmentation à l’heure actuelle. Plus inquiétant encore est le fait que cette augmentation concerne particulièrement les jeunes de moins de 40 ans : entre 1970 et 2009, ce chiffre a été multiplié par 8 chez les jeunes femmes et par 4 chez les jeunes hommes2

Le cancer de la peau est donc une pathologie lourde voire mortelle, couteuse, évitable et concernant une part grandissante de la population. On commence à voir en quoi sa prévention relève d’une problématique de santé publique, mais pourquoi débattre sur les cabines UV ? Parce que l’exposition aux UV artificiels a été reconnue comme augmentant significativement le risque de cancer cutané, comme l’a notamment montré en 2012 une méta-analyse d’études à la fois européennes, australiennes et américaines [5]. Elle est aussi considérée comme un des facteurs explicatifs de la récente augmentation de l’incidence des cancers de la peau[6], particulièrement chez les jeunes. Aux États-Unis, l’utilisation des cabines UV serait responsable de 400 000  nouveaux cas de cancers cutanés par an, dont 6 000 mélanomes, d’après une étude de 2014[7].

En France, des législations réglementent l’ouverture d’un centre de bronzage proposant des cabines UV ainsi que leur utilisation et les conseils qui doivent être délivrés aux utilisateurs[8,9,10]. Une comparaison internationale permet même de classer la France comme le pays où la législation est la plus restrictive en Europe et l’utilisation des cabines UV par les professionnels la plus règlementée[11] (cf Tableau 1). Néanmoins, elles sont jugées insuffisantes par les dermatologues français, notamment devant la persistante augmentation de l’incidence des cancers cutanés et du nombre d’utilisateurs de cabines UV (estimé à 3 millions en Franc . Enfin, une enquête de 2014 montre qu’elles ne sont pas suivies par les professionnels du secteur, surtout concernant les conseils et recommandations délivrées à la clientèle[12].

Tableau 1 : Tableau comparatif des différentes législations concernant la mise à disposition auprès du public de certains appareils de bronzage utilisant des rayonnements ultraviolets

 

horizon article pic 2

 

Aussi, à l’instar du Brésil depuis 2009 et de l’Australie depuis le 1er janvier 2015, faut-il interdire les cabines d’UV artificiels, comme le réclament le syndicat des dermatologues français? Cette question nous confronte à des débats éthiques classiques en santé publique : jusqu’où l’état doit-il protéger l’individu, y compris contre son gré, et jusqu’où faut-il laisser à chacun la responsabilité d’assumer ses choix ? Mais encore faut-il que ces choix soient faits en toute connaissance de cause. Or ici, les centres de bronzage sont clairement accusés de ne pas informer correctement la clientèle…peut-être précisément car il s’agit d’une clientèle, qui consommera moins si on l’informe !  Jusqu’où faut-il considérer le problème sous l’angle des dépenses publiques qu’il engendre, les cancers étant pris en charge à 100% par la Sécurité Sociale au titre des Affection de Longue Durée[13]. En effet, dans un contexte de déficit persistant du budget de l’Assurance Maladie en France, certaines voix s’élèvent de plus en plus en faveur du déremboursement des frais de santé liés à des conduites à risques[14].

A défaut d’interdire, un renforcement des contrôles des structures proposant des séances de cabines UV me semble une alternative plus raisonnable ; ou encore, selon la proposition du SNDV, l’interdiction des « cartes de fidélité » et autres remises commerciales poussant à consommer toujours plus. Enfin, si une mobilisation des pouvoirs publics est souhaitable, le mieux ne serait-il pas d’aller dans le sens d’un renforcement de l’information et de l’éducation du grand publique ? En effet, si le risque des UV naturels est maintenant bien connu (selon le Baromètre cancer 2010 INEPES/InCa, 97% des français savent que s’exposer sans protéger sa peau peut favoriser un cancer cutané), beaucoup d’idées reçues persistent à propos des UV artificiels , comme le fait qu’ils « prépareraient la peau » avant une exposition aux UV naturels, qu’ils seraient moins risqués, ou « bons pour le moral » (si la luminosité a certes été prouvée comme ayant un effet stimulant sur l’humeur, ce ne sont pas les UV qui en sont la cause).  Des campagnes d’information à grande échelle, ciblées sur ces thématiques et particulièrement dans la période pré-estivale (mai-juin), pourraient ainsi être envisagées dans un premier temps, avant de passer à des mesures plus radicales. Enfin, s’il faut débattre, pourquoi ne pas aller plus en profondeur, à la racine du problème, et s’attaquer aux perceptions sociales qui amènent les gens à vouloir être bronzés quel qu’en soit le prix ?

 

 

[1] Nick Mulcahy, «  Australia Bans Tanning Salons », Medscape, 01/2015, Accessible sur http://www.medscape.com/viewarticle/838407 , Consulté le 07/07/2015

[2] Martos S., « Le Syndicat national des dermatologues appelle à une réglementation des cabines d’UV », Le Quotidien du médecin, 27/01/2015, Accessible sur http://www.lequotidiendumedecin.fr/actualites/article/2015/01/27/le-syndicat-national-des-dermatologues-appelle-une-reglementation-des-cabines-duv_736326 , Consulté le 06/07/2015

[3] Syndicat National des Dermatologues-Vénéréologues, « Soleil, cabines UV et cancers de la peau », Accessible sur http://www.syndicatdermatos.org/le-dermato-soigne/cancers-de-la-peau/peau-soleil/ , Consulté le 06/07/2015

[4] INPES,  «Les ultra-violets, ultra violents pour la peau et les rétines », 23/05/2012, Accessible sur http://www.inpes.sante.fr/30000/actus2012/013-UV-peau-retine.asp , Consulté le 07/07/2015

[5] Boniol MAutier PBoyle PGandini S., « Cutaneous melanoma attributable to sunbed use: systematic review and meta-analysis»,, BMJ. 2012 Jul 24;345:e4757. doi: 10.1136/bmj.e4757

[6] CDC, Division of Cancer Prevention and Control, « Indoor tanning is not safe”, Accessible at http://www.cdc.gov/cancer/skin/basic_info/indoor_tanning.htm , Consulté le 07/07/2015

[7] Wehner MRChren MMNameth DChoudhry AGaskins MNead KTBoscardin WJLinos E., « International prevalence of indoor tanning : a systematic review and meta-analysis », JAMA Dermatol. 2014 Apr;150(4):390-400. doi: 10.1001/jamadermatol.2013.6896

[8] Décret n°2013/1 261 du 27 décembre 2013 relatif à la vente et la mise à disposition du public de certains appareils utilisant des rayonnements ultraviolets

[9] Arrêté du 20 octobre 2014 relatif à l’information et aux avertissements destinés aux exploitants et aux utilisateurs d’appareils de bronzage

[10] Arrêté du 20 octobre 2014 relatif à la traçabilité des appareils de bronzage et fixant les modalités du contrôle de ces appareils et d’accréditation des organismes chargés du contrôle

[11] Institut Français Soleil et Santé, « Cabines UV et réglementation », Accessible à : http://www.ifss.fr/fr/les-sourcesuv/cabines-reglementation.html , Consulté le 06/07/2015

[12] 60 millions de consommateurs, «Les cabines UV font le lit du cancer», n°501, février 2015

[13] Décret no 2011-77 du 19 janvier 2011 portant actualisation de la liste et des critères médicaux utilisés pour la définition des affections ouvrant droit à la suppression de la participation de l’assuré

[14] Jacquenet C., « Regard sur les innovations dans l’Organisation du système de la Santé », Conférence Les Amphis de la santé à la Chaire santé de l’ESSEC, Paris, 17/06/2015

Advertisements

One comment

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s