Français Horizon: L’immigration clandestine pour raisons médicales et autres défis de santé publique à Mayotte

By Malorie PARENT

Pour ce 3° article d’Horizon, l’équipe de la rédaction a interviewé le Dr Samuel Vernaz, pédiatre français, qui a une expérience à la fois dans des services de pointe comme la réanimation pédiatrique de l’hôpital de la Timone à Marseille, que des expériences à l’Outre-Mer ou encore d’humanitaire en Afrique. Récemment rentré d’un an d’exercice dans la plus grande maternité de Mayotte, il nous parle notamment d’un problème de santé publique méconnu de cette ile : une immigration clandestine pour raisons médicales, atteindre les côtes de Mayotte au péril de sa vie pour espérer être enfin soigné…

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Photo d’un « Kwassa » voguant en direction de Mayotte

Samuel, que dirais-tu pour te présenter en quelques phrases ?

Je suis un jeune médecin originaire du sud de la France, marié et père de deux enfants. Je suis à la fois pédiatre et réanimateur médical. Ces deux spécialités me permettent de faire un travail certes difficile mais aussi passionnant à la fois : la réanimation pédiatrique. Entre mes années d’internat, de clinicat et de médecin hospitalier, j’ai eu le privilège de travailler dans 6 services de réanimations différents depuis la métropole jusque dans l’océan indien, à l’île de la Réunion et aussi Mayotte.

 

D’après ton expérience, quels sont les plus gros défis de santé publique aujourd’hui à Mayotte ?

Mayotte est une petite île, située entre Madagascar et l’Afrique. Elle fait partie de l’archipel des Comores qui comprend 3 autres îles: La grande Comore, Mohéli et Anjouan. Mayotte est la seule île de cet archipel qui est restée française et qui fait partie aujourd’hui des Départements Français d’Outre-mer ou « DOM ». Les différences de niveaux socio-économiques entre ces îles géographiquement très proches créent des flux migratoires très importants. Quotidiennement de nombreuses personnes prennent des “Kwassas” (ou barques de fortunes) et tentent la traversée clandestinement pour venir à Mayotte au péril de leur vie. Bon nombre de malades essayent ainsi de venir se faire soigner à Mayotte compte tenu des difficultés d’accéder aux soins dans leur pays d’origine. En effet, lorsque les gens ont à peine de quoi manger à leur faim, il devient vite impossible de payer les soins mais aussi chaque compresse ou comprimé. Et quand bien même ils auraient l’argent pour payer, survient alors la problématique de l’absence de moyens médicaux : le manque de professionnels de santé comme de structures de soins. Tous les malades qui arrivent ainsi, c’est à dire clandestinement et souvent avec des pathologies très avancées, ne sont pas renvoyés mais bénéficient d’une prise en charge médicale. Certains pourront même avoir une carte de séjour lorsque ils présentent des maladies chroniques ou que les traitements nécessaires ne sont pas accessibles dans leur pays d’origine. Mais ce sont des démarches longues et compliquées. Aussi, selon certaines estimations,  il y aurait presque autant d’immigrés sans papiers à Mayotte que de Mahorais, même si aucune estimation fiable n’est possible puisque il s’agit, par définition, d’une population clandestine. On comprend alors facilement le défi que doit relever le système de santé mahorais, tant au niveau humain que organisationnel et financier.

L’autre défi est lié à l’isolement géographique de cette petite île et l’absence de certaines spécialités médicales nécessitant de développer la télémédecine et parfois d’organiser des EVAcuations SANitaires (plus couramment appelées EVASANs).

 

As-tu des idées d’actions ou politiques de santé publiques qui pourraient aider à améliorer la situation?

En tant que médecin je voudrais d’abord rappeler que je suis assez fier et admiratif de notre système de soins qui permet de soigner tout le monde sans distinction et avec de très bons moyens médicaux. J’ai aussi conscience du coût très important que cela représente. Lorsque les moyens médicaux de Mayotte ne suffisent pas, l’hôpital finance le transfert vers La réunion ou la métropole qui nécessite entre autre 8 places d’avion pour la civière du patient, le médecin et l’infirmier. Il serait bien sûr plus judicieux que les malades puissent être soignés dans leur pays d’origine: cela éviterait de séparer les gens de leurs familles et  de perdre leurs repères au moment où ils en auraient justement particulièrement besoin. Je pense à cette jeune fille de 8 ans que nous soignons régulièrement dans notre service de pédiatrie et qui n’a pas vu ses parents depuis plusieurs années. Une possibilité serait de développer la coopération internationale avec les Comores, mais cela dépasse alors le champ de la santé pour entrer dans des considérations géopolitiques internationales complexes compte tenu de l’histoire.

 

Nous arrivons à la date échéance des Objectifs de Développement du Millénaire fixés par les Nations Unies. Selon toi, où se situe Mayotte concernant l’atteinte des objectifs 4 et 5 (Réduire le taux de mortalité infantile et Améliorer la santé maternelle) ?

Cela fait moins de 20 ans que les premières couveuses sont arrivées à Mayotte. Aujourd’hui, le service de soins intensifs de néonatologie travaille à son accréditation pour obtenir officiellement la reconnaissance de niveau 3 pour la prise en charge des très grands prématurés.  L’hôpital de Mayotte bénéficie de matériels médicaux modernes (parfois de meilleures qualités qu’en métropole) et de ressources humaines qualifiées. La santé maternelle et infantile s’est nettement améliorée grâce à ces moyens modernes. Cependant peu de femmes font correctement suivre leur grossesse, par manque de moyens ou parce qu’elles ne pensent pas que ce soit nécessaire, ce qui aboutit parfois à des accouchements prématurés et/ou compliqués. Et ce n’est pas tout de réanimer des nouveau-nés ou des enfants : certains enfants, qui autrefois seraient décédés, survivent aujourd’hui mais avec parfois des séquelles importantes et de lourds handicaps. Or à l’heure actuelle à Mayotte, il n’y a aucune structure d’aval pour les accueillir (services de rééducations, écoles spécialisées…).

 

Et pour finir, chaque expérience hors de notre quotidien nous enrichie. Qu’as-tu appris de la population de Mayotte ?

Mayotte n’est pas l’île paradisiaque que certains imaginent. Ce qui m’interpelle le plus à Mayotte c’est l’intensité et la richesse des relations humaines. On rencontre des personnes qui ont des parcours de vies inimaginables, ce qui nous fait relativiser beaucoup de choses.  Cette entraide dans l’adversité crée des liens fabuleux.

 

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